Anna Andrianova s’apprête à mourir. Depuis que le commando a pris possession du théâtre, elle sait que sa vie, et celle de 700 otages, dépend au moins autant de l’attitude qu’adoptera le gouvernement de Vladimir Poutine, que des terroristes déterminés et désespérés qui l’entourent. Jeune journaliste à Moskovskaïa Pravda, elle n’a aucune illusion sur la manière dont tout cela va s’achever : « Nous sommes un nouveau Koursk » explique t’elle à Anna Politkovskaïa, une médiatrice venue parlementer avec le commando tchétchène. Depuis le début du siège, Anna Andrianova a eu le temps de réfléchir, de passer en revue la situation. Elle sait d’avance comment Vladimir Poutine, ex-KGBiste, lavera cet affront à son pouvoir : par le sang. Elle connaît le prix d’une vie humaine ici, dans ce pays qui vit naître Beria et le goulag, la famine comme mode de gouvernement, et les procès dans lesquels les accusés, innocents, remerciaient Staline de les avoir empêché de nuire plus longtemps. Elle sait qu’elle est une morte qui marche, et c’est avec véhémence qu’elle apostrophe la médiatrice : « Si vous voulez nous sauver, descendez dans les rues. Si la moitié de Moscou demande ce qu’il faut à Poutine, nous en réchapperons. Pour nous, c’est évident que, si nous mourons ici aujourd’hui, une nouvelle boucherie commencera demain en Tchétchénie, et cela entraînera de nouvelles victimes, ici, après ». Elle ne sera pas entendue, bien évidemment. Elle ne sera pas entendue parce que pour Vladimir Poutine, comme pour ses alliés occidentaux, la guerre de Tchétchénie n’existe pas, la guerre de Tchétchénie n’a pas eu lieu, la guerre de Tchétchénie n’aura pas lieu. Les terroristes ont surgi du néant, y retourneront. Ils font partie de cette nébuleuse si commode, l « Axe du Mal ». Comme les Irakiens. Hommes, femmes, enfants, font partie de l’Axe du Mal. C’est à ce titre qu’ils vivent sous embargo depuis dix ans, et que la mortalité infantile y a explosé faute de médicaments essentiels. Tandis que Saddam Hussein, à l’abri dans ses palais, se fait réélire avec un taux de satisfaction de 100%, ce qui est bien la preuve que ce peuple n’a que ce qu’il mérite… Je me demande si Anna Andrianova, parfois, devant l’écran de son ordinateur, à Moskovskaïa Pravda, a songé à écrire ces phrases sans concession que l’approche de la mort lui arracha. Ou si, comme moi, comme beaucoup d’entre nous qui avons accès aux médias, elle n’a pas considéré que ce serait un peu trop mélodramatique. Je ne voudrais pas faire la même erreur. Alors, voici : Nous vivons tous, peuple de France, peuple de Tchétchénie, peuple d’Amérique, peuple d’Irak, sous la férule de mafieux qui dépècent ce monde qui nous a été donné au nom de leur profit personnel, et règlent ensuite leurs comptes sur notre dos. Tuer des innocents, massacrer des civils, est un crime, que ces civils travaillent dans une entreprise de courtage au World Trade Center ou survivent sur la route de Basra. Que ces civils soient femme de ménage dans le théâtre de Moscou, ou touristes en voyage à Bali. Et s’il existe un Axe du Mal, il est ailleurs, là où se décident au nom d’intérêts géostratégiques qui doit vivre, et qui doit mourir, pour stabiliser le prix du baril de brut.